Le prix Nobel de littérature 2021 pour M. tanzanien Abdulrazak Gurnah

Chaque année, l’Académie suédoise joue avec les nerfs des lecteurs. Comme aucune liste officielle n’est jamais établie, les rumeurs fusent sur les sites de paris en ligne. Jusqu’au dernier moment, on a ainsi pu dire grands favoris le Japonais Haruki Murakami, la Canadienne Anne Carson, la Russe Ludmila Oulitskaïa ou encore la Française Annie Ernaux. Mais les académiciens n’en font qu’à leur tête. Loin de tout pronostic, ils ont choisi de sacrer un Tanzanien.

À 13 heures, jeudi, l’Académie suédoise a révélé, depuis les salons de la Svenska Akademien, le nom du lauréat pour le prix Nobel de littérature 2021. Elle a choisi Abdulrazak Gurnah. Une récompense surprise couronnant une œuvre entamée à la fin des années 1980. L’Académie l’a salué «pour son traitement intransigeant et plein de compassion des effets du colonialisme et du destin des réfugiés dans le gouffre qui sépare les cultures et les continents».

Quelques minutes après l’annonce, Abdulrazak Gurnah a appelé jeudi l’Europe à réviser sa position sur la question des réfugiés. «Beaucoup de ces gens qui viennent, viennent par nécessité, et aussi franchement parce qu’ils ont quelque chose à donner. Ils ne viennent pas les mains vides», a affirmé l’écrivain dans une interview à la Fondation Nobel, appelant à changer de regard sur «des gens talentueux et pleins d’énergie».

Peu connu du grand public, Abdulrazak Gurnah ne dispose que d’une notice Wikipédia de quelques lignes sur le site en anglais. Les quelques livres traduits en français ne sont plus disponibles. Sur des thématiques similaires, il est étonnant que Ngugi wa Thiongʼo ou Maryse Condé n’aient pas été retenus.

 

Son œuvre s’éloigne des « descriptions stéréotypées »

Lors de sa première interview à la Fondation Nobel, le lauréat a appelé l’Europe à changer de point de vue sur les réfugiés d’Afrique et la crise migratoire. « Beaucoup de ces gens qui viennent, viennent par nécessité, et aussi franchement parce qu’ils ont quelque chose à donner. Ils ne viennent pas les mains vides », a affirmé l’écrivain, soulignant qu’il s’agissait « de gens talentueux et pleins d’énergie ».

Si l’Académie le place dans la tradition littéraire de langue anglaise sous le patronage de Shakespeare et de V. S. Naipaul, « il faut souligner qu’il rompt consciemment avec les conventions, bousculant la perspective coloniale pour mettre en valeur celle des populations locales », selon le jury Nobel. Son œuvre s’éloigne des « descriptions stéréotypées et ouvre notre regard à une Afrique de l’Est diverse culturellement qui est mal connue dans de nombreuses parties du monde », a-t-il expliqué.

Elargissement géographique

Le romancier Abdulrazak Gurnah est le premier auteur noir à recevoir la plus prestigieuse des récompenses littéraires depuis 2013, décernée à  la romancière afro-américaine Toni Morisson.

Cette année, les conjectures ont beaucoup tourné autour de la promesse de l’Académie d’élargir ses horizons géographiques. Même si le président du comité Nobel Anders Olsson avait pris soin de réaffirmer en début de semaine que le « mérite littéraire » restait « le critère absolu et unique ».

Le prix est historiquement très occidental et depuis 2012 et le Chinois Mo Yan, seuls des Européens ou des Nord-Américains avaient été sacrés.

Sur les 117 précédents lauréats en littérature depuis la création des prix en 1901, 95, soit plus de 80% sont des Européens ou des Nord-Américains. Avec le prix 2021, ils sont 102 hommes au palmarès pour 16 femmes.

Sur les quelque 200 à 300 candidatures soumises bon an mal an à l’Académie, cinq sont retenues avant l’été. Les membres du jury sont chargés de les lire attentivement et discrètement avant le choix final peu avant l’annonce. Les délibérations restent secrètes pendant 50 ans.

 

Les réfugiés d’Afrique « ne viennent pas les mains vides »

Abdulrazak Gurnah a appelé l’Europe à voir l’arrivée des réfugiés venus d’Afrique comme une richesse. « Beaucoup de ces gens qui viennent, viennent par nécessité, et aussi franchement parce qu’ils ont quelque chose à donner. Ils ne viennent pas les mains vides », a affirmé l’écrivain dans une interview à la Fondation Nobel, appelant à changer de regard sur « des gens talentueux et pleins d’énergie ».

Jusqu’à sa récente retraite, il était professeur de littérature anglaise et postcoloniale à l’université du Kent, à Canterbury, où il était un fin connaisseur de l’œuvre du Nobel de littérature nigérian Wole Soyinka et du Kényan Ngugi wa Thiong’o, qui figurait parmi les favoris pour le Nobel cette année. Il est le premier auteur noir africain à recevoir la plus prestigieuse des récompenses littéraires depuis Soyinka, en 1986. L’an passé, c’est la poétesse américaine Louise Glück qui avait été sacrée pour son œuvre « à la beauté austère ».

La Tanzanie a aussitôt salué cette distinction. « Vous avez sans aucun doute rendu justice à votre profession, votre victoire est celle de la Tanzanie et de l’Afrique », a déclaré sur Twitter le porte-parole du gouvernement, à l’adresse du natif de Zanzibar, cet archipel situé au large des côtes tanzaniennes.

Parmi les 118 lauréats en littérature depuis la création des prix, 95, soit plus de 80 % sont des Européens ou des Nord-Américains – la France, à elle seule, s’est vu décerner 13 % des prix. Ils sont 102 hommes au palmarès pour 16 femmes. Depuis 2012 et le Chinois Mo Yan – et jusqu’à Abdulrazak Gurnah –, seuls des Européens ou des Nord-Américains avaient été sacrés, et l’audace s’était plutôt manifestée dans l’éclectisme du genre – comme Bob Dylan en 2016. C’est la deuxième fois en trente-cinq ans qu’un auteur noir africain reçoit le prix Nobel de littérature après le Nigérian Wole Soyinka en 1986.

 

Les dix précédents lauréats du prix Nobel de littérature

  • 2020 : Louise Glück (Etats-Unis)
  • 2019 : Peter Handke (Autriche)
  • 2018 : Olga Tokarczuk (Pologne)
  • 2017 : Kazuo Ishiguro (Royaume-Uni)
  • 2016 : Bob Dylan (Etats-Unis)
  • 2015 : Svetlana Alexievitch (Biélorussie)
  • 2014 : Patrick Modiano (France)
  • 2013 : Alice Munro (Canada)
  • 2012 : Mo Yan (Chine)
  • 2011 : Tomas Tranströmer (Suède)